vendredi 29 janvier 2010

Failles

Aube, nuit, plus une horloge plus un soleil pour classer le temps en petites coches, en petites stries minutieusement réglementées, ordonnées.
Semblant de vie, devrait-on dire devant l'immense grisaille qui s'étend et ronge la chaleur, étouffe jusqu'à la plus infime particule libre. Le brouillard est sans fin; le froid progresse de seconde en seconde et comme un flux se transmet alors qu'à chaque virage, qu'à chaque tentative de quitter des yeux l'invisible, ta statue s'érige d'elle-même, seule, comme s'extrayant du sol et me barre le chemin, m'oblige à emprunter les voies obliques. Comme un cache-cache avec la lumière -un instant, un faisceau, peut-être même un rayon se profile, se faufile, se glisse-, une course pour ne pas succomber étouffé, comme pouvoir mourir après une bouffée d'air frais, une poursuite vaine dans un monde en sourdine.
Ton souvenir resurgit et remonte mon corps en son intérieur comme une pelote d'aiguilles que je tente, comme chaque trace de toi (douloureuse, belle, insupportable) de déglutir, mais vainement, puisque toujours une ou d'autres restent plantées dans la chair vive de mes tripes. L'étoile glacée, aiguisée par la beauté, latente en moi, résidente indésirable de mon corps comme de ma tête, étend ses branches dures et croissantes comme des excroissances venimeuses jusqu'à tapisser tout en moi de ses longs bras de presque pierre, et voilà qu'ils, qu'elles se multiplient comme de rien, comme une seconde, prêtes à m'enserrer tout entier de l'intérieur. J'aimerais cracher la bête immonde, cette racine de la beauté qui devant moi miroite comme un cristal à mille facettes, mais jamais, jamais je ne ferme totalement cette petite porte (en-bas, la petite poterne dont j'ai perdu la clé, éternel étourdi, épère diadème dont les pattes velues se faufilent frénétiquement entre la pierre, entre la chair), cette porte donc, je disais cette poterne toujours trop ouverte et rien n'y fait, ni les meubles censés faire obstacle, multipliés, empilés, ni les verrous. Toujours quelqu'un entre, un peu d'elle un peu de toi, toutes en moi puis repartent, un morceau de chair ou de coeur, de tête même peut-être accroché par mégarde, emporté par distraction, bref, sans faire exprès, ce lambeau qu'on emporte.